A la source de la culture céréalière

J’écrivais dans un précédent article, la déchéance Néolithique, que l’agriculture céréalière était associée au déclin de la santé (des humains consommant les céréales). Mais pourquoi nos ancêtres ont-ils changé de mode de vie ? Un horrible événement les a-t-il poussés à cette alimentation ? Ou bien étaient-ils simplement stupides ?

L’apparition de l’agriculture céréalière est le plus souvent perçue comme un processus graduel au sein duquel les communautés agricoles, pratiquant la culture itinérante sur abattis-brûlis, transforme peu à peu leur pratique vers la culture céréalière intensive. Comme s’il s’agissait d’une transition inscrite dans l’essence même des choses, un « progrès » inévitable. Évidemment, de ce point de vue ethnocentrique, les communautés n’ayant pas fait ce choix sont vues comme primitives, victime d’une imperfection qui les a fait rester à un stage antérieur de l’évolution.
Ce premier mythe est justifié par un second : la société primitive serait une société du manque et de la survie. Cette croyance vient du fait que les sociétés primitives ont un niveau technologique peu développé et une économie de subsistance. Mais les sociétés primitives sont en réalité des sociétés d’abondance : pas de courses effrénées dans les rendements ou les innovations technologiques. La production, et donc le travail, sont remis à leur juste place : produire le nécessaire pour combler les besoins. Ce qui est bien moins épuisant que la recherche d’un capital illimité…

Mais, si la culture céréalière n’est pas une amélioration incontournable, comment s’est-elle imposée ? Pour répondre à cette question, nous devons revenir aux origines de l’État.

Tout d’abord, il faut savoir que la société primitive, construite autour du concept de parenté, est incompatible avec la constitution d’un État. En effet, la parenté, donne le schéma des relations possibles entre individus et s’oppose à la structuration d’une pleine inégalité sociale. Basée sur la norme de la réciprocité (c’est à dire sur la redistribution plutôt que l’accumulation), sa logique met une limite à la différenciation sociale au sein de la communauté. En d’autres termes, parenté et État régissent des sociétés radicalement différentes parce que la norme de la réciprocité de l’une est incompatible avec les relations de domination de l’autre.

Marcelo Campagno propose trois situations qui ont pu conduire à la création d’États :

  • Le scénario des guerres de conquête qui, contrairement aux guerres d’attaque et de retrait¹, impliquent une appropriation du territoire et des ressources des vaincus. Cette décision impose un lien permanent entre des sociétés, qui s’exprime dans des termes de domination. Ce type de conflits peut ouvrir les portes à l’instauration d’une autre logique, non plus basée sur les principes de réciprocité parentale mais sur ceux de la coercition étatique.
  • La constitution de villes dont la population proviendrait en partie de processus migratoires (réfugiés de guerre ou de catastrophes naturelles), facilitant la possibilité d’interactions permanentes entre non-parents. L’éventuelle prédominance d’une faction sur une autre peut avoir débouché sur un type de liens sociaux inégalitaires.
  • La royauté sacrée – particulièrement connue dans le milieu africain – qui définit un type de leadership dont les chefs sont perçus comme étant en dehors de l’ordre parental qui régit la société, ils ont des droits spécifiques comme celui d’avoir à leurs services des prisonniers de guerre.

Quoiqu’il en soit, une fois créé et l’inégalité sociale constituée, l’État va chercher à se perpétuer. Pour cela il faut qu’il maintienne sa domination, il va donc toujours être en recherche de plus de puissance et de plus de richesse. Dans « Zomia », James C. Scott montre que la puissance de l’État originel dépend de sa main d’œuvre, c’est à dire du nombre d’hommes qu’il peut déployer sur le champ de bataille, et que sa richesse dépend de sa capacité d’imposition.
La puissance de l’État dépend donc de sa concentration démographique. En effet, si celle ci est gage d’une population nombreuse, elle facilite également l’imposition et la conscription… mais elle nécessite un ravitaillement alimentaire spécifique, la culture sur abattis-brûlis n’est pas adaptée pour entretenir une élite étatique, elle est peu intensive et complique l’imposition (récoltes étalées, production très diversifiée et peu estimable, transport difficile, conservation moindre…).
L’agriculture itinérante sur brûlis est caractérisée par un rendement plus élevé (elle nécessite donc moins de travail) et une diversification limitant les mauvaises récoltes. Mais ce qui est un avantage aux yeux des cultivateurs porte préjudice aux bâtisseurs d’État : elle impose une limite maximale à la densité de la population d’environ 20-30 habitants par kilomètres carré.
La culture céréalière, au contraire, permettait d’obtenir une population plus dense, et plus mobilisable ; c’est donc bien comme outil asseyant la domination de l’État qu’apparut la culture céréalière intensive. Elle devint même si intrinsèquement liée à ses intérêts que des lois furent promulguées pour l’imposer, les paysans la refusant étaient réduit en esclavage et leurs terres confisquées².

L’instauration de la culture céréalière a été un choix politique et économique.

Il y eut même une résistance hygiéniste dès son origine. On la retrouve dans l’abstinence céréalière des Taoïstes :
Les céréales sont interdites parce qu’elles sont germe de mort ; elles affaiblissent l’organisme et provoquent toutes sortes de troubles. « Quand les barbares mangent du riz, ils deviennent lépreux ; les chevaux ont le pied alourdi quand ils mangent du grain et les oies sauvages ont des tumeurs sur tout le corps quand par malheur elles ingèrent ce poison. », « Elles corrodent l’organisme et font fuir les esprits vitaux par leurs exhalaisons putrides ».
De plus, historiquement, l’abstinence céréalière s’accompagne également du rejet d’une certaine forme de cuisson, le trop cuit ou brûlé, symbole de décrépitude et de mort.

La-rizière


Ce qu’on dit être nouveau en ce monde, c’est l’histoire qu’on ignore.
Harry Truman

 

Références :
La Société contre l’Etat de Pierre Clastres
Zomia ou l’art de ne pas être gouverné de James C. Scott.
Source internet : L’abstinence des céréales chez les Taoïstes de Jean Levi.

 

¹Ayant pour objectif le pillage, l’enlèvement ou encore l’expulsion d’une population.
²La fuite de populations entières voulant échapper à l’assujettissement étatique était courante à l’époque, mais elle était compensée par les expéditions esclavagistes ; et limitée par la peur de la guerre, contre laquelle l’État fournissait une certaine protection.

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One Response

  1. noble août 26, 2014 Reply

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